I – Le contournement du contrôle postal
Les tentatives d’évitement du contrôle furent particulièrement nombreuses. Elles relevaient soit de civils qui demandaient des nouvelles de leurs proches, soit des militaires dans le même cas, ou bien encore de relations commerciales qu’on souhaitait maintenir en dépit des interdictions. Elles pouvaient aussi relever, évidemment, de l’espionnage au profit de l’ennemi.
Certaines tentatives étaient bien naïves et relevaient plus de légèreté que de malignité : il s’agit alors d’indiscrétions. D’autres furent de véritables méthodes pour tromper et contourner le contrôle.
A – Indiscrétions volontaires ou involontaires
1) Indiscrétions des militaires
Certaines de ces indiscrétions, chassées tout au long de la guerre, relevaient donc l’ingénuité. La maison Hatier avait par exemple édité une série de cartes postales géographiques à deux volets représentant le front à plus ou moins grande échelle. Un trou d’épingle ou une marque au crayon ou à l’encre suffisait alors à renseigner de la localisation du militaire écrivant à sa famille. Ainsi en est il de la carte ci dessous, du SP 154 pour la Nièvre, où l’on distingue très bien un ajout juste à côté de Reims…
Bien évidemment, à moins qu’elle ne fût envoyée en recommandée, par exemple, une telle carte peut difficilement revêtir un 25c bleu.
2) Combinaison de cachets
Une combinaison de cachets postaux, civils ou militaires pouvait permettre de reconstituer l’ordre de bataille, par recoupement et notamment la localisation des unités.
17 juin 1917, lettre pour l’Italie, Secteur Postal 181, contrôle 4 et cachet de l’Artillerie Lourde section 304 à Paris. C’est pour éviter ce genre de combinaison que l’utilisation des cachets de contrôle fut modifiée en donnant à toutes les CCP des cachets numérotés de 1 à 10.
B – Contournement de la zone des armées
II – Le contournement via les pays neutres
Les pays neutres furent des intermédiaires obligés entre les deux camps. Ces intermédiaires neutres furent soit des particuliers agissant face à la détresse des familles, soit des professionnels (maisons de commerce, boîtes postales à l’étranger…)
A – Création de boîtes postales à l’étranger
De nombreuses correspondances furent envoyées en poste restante près de la frontière franco-suisse. Remarquées, ces correspondances furent adressées à la CCP de Belfort à partir de juillet 1915. D’autres correspondances furent adressées à des officines servant de boites postales. C’est le cas avec le Compagnie des tramways de Zurich.
8 septembre 1915, lettre de Wesserling (Alsace) pour Zurich, adressée à la Städtische Strassenbahnverwaltung in Zürich, Compagnie municipale des tramways de Zurich, en fait une boîte postale pour les correspondances familiales dans la zone frontalière avec l’Allemagne (cf J. Bourguignat op.cit. p 192, cité par Tristant, Feuilles marcophiles n°184)
B – Intermédiaires
a) Passeurs particuliers
Une autre méthode consistait à utiliser les services d’un passeur. Ainsi le courrier vers un pays neutre pouvait il revenir ensuite vers la zone occupée. La plupart de ces lettres sont destinées à de tierces personnes.
M. Tordeur joua le rôle d’un des ces intermédiaires (passeur) pour la Belgique occupée.
18 mai 1915, lettre d’Avranches (Manche, collège transformé en hôpital militaire complémentaire pour soldats belges) à Jean Tordeur, résidant à Dordrecht (Pays-Bas) en poste restante.
Lettre de Calais pour le même destinataire, postes militaires belges
b) Intermédiaires usant de leur fonction
D’autres intermédiaires usaient de leur fonction pour servir de boîtes postales. Ainsi le consul général de Serbie en Suisse a-t-il vu transiter tout le courrier pour le Serbie.
11 février 1917, lettre du Secteur 510 (armée d’Orient – commandement des armées alliées à Salonique), pour M. Vögeli, à Wesen (Suisse)
Le courrier adressé au pape n’était pas concerné par le contrôle postal français. Tout au plus on trouvera des étiquettes d’exemption de contrôle italiennes.
Lettre de Paris 47 pour Benoit XV, cité du Vatican, 7 mai 1917
III – Des réponses de plus en plus strictes
Le contrôle, on le voit, fut aisément contournable. Des mesures supplémentaires furent donc prises pour apporter des réponses, toujours plus difficiles à mettre en œuvre, à des fuites toujours plus inventives. Les envois de cartes postales, notamment au profit des collectionneurs qui recherchaient telle ou telle marque postale, de tel corps d’armée ou de tel secteur furent strictement réglementés. Il en va de même pour les timbres-poste qui devaient être signalés de « collection » pour ne pas être confisqués comme moyen de paiement. Les cartes postales illustrées furent elles aussi strictement surveillées : qu’une vue montrât un port d’importance par exemple (Alger, Marseille, Le Havre, un camp militaire etc.) et cette vue était censurée. En revanche, comme le rappelle J. Bourguignat, une vue d’Alsace reconquise servait utilement la propagande et pouvait passer. (cf J.Bourguignat, op.cit. p 214).
Beaucoup d’autres mesures furent prises : suspension du courrier vers les marraines, contrôle des annonces de la presse, des catalogues etc (J. Bourguignat, op.cit. p 175)
Dans un autre domaine, le recherche de moyens plus évolués, comme les encres sympathiques fut développée et le courrier en porte encore aujourd’hui des traces.
A – Caviardage des timbres à date des secteurs postaux
Afin d’éviter la localisation des unités, l’une des première mesure de renforcement du contrôle fut le caviardage des secteurs postaux et leur disparition.
22 août 1917 : lettre pour l’agence des prisonniers de guerre à Genève (Suisse). Le numéro de secteur n’ayant pas été limé fut gratté sur la lettre et le timbre annulé par un double trait.
B – Contrôle accru de la presse
Les journaux ayant vocation à informer le public, ils le firent durant la guerre, bien évidemment, et ce malgré une censure de plus en plus prégnante : pouvaient ainsi apparaître les citations, informations d’état civil, faits divers concernant des militaires etc. De la même façon que l’ennemi surveillait les journaux français, l’Etat major de l’Armée surveillait la presse étrangère, quelle qu’elle fût.
22 février 1916, Paris pour Petrograd (Russie), ministère de la guerre, Bureau de recherche de renseignements et d’étude de la presse étrangère
C – Recherche d’encre sympathique
Les écritures au moyen d’encre sympathique et les écritures codées furent interdites dès mars 1915. Dès le mois d’avril 1915 les premières CCP se demandèrent comment traiter des feuillets blancs qui ne s’expliquaient pas dans les correspondances ouvertes. Des laboratoires furent installés dans toutes les grandes CCP. Un autre laboratoire de recherches chimiques fut créé, pour toute la France, à Lyon. En mars 1917, une instruction indiquait qu’il fallait ajouter sur chaque lettre traitée un cachet supplémentaire en forme de petite étoile. Celle ci peut être bleue (Dieppe Bordeaux, Narbonne), noire (Lyon, Marseille, Bourg, Narbonne) violette (Dieppe, Belfort, Mulhouse) Ou rose ou rouge (Bordeaux). A Mulhouse, l’étoile est de la même couleur que le cachet de contrôle ovale, ce n’est jamais le cas à Dieppe. Lyon, Marseille, Bordeaux et Narbonne ajoutaient cette étoile au verso, les autres dans le cachet de contrôle.
Il ne faut pas confondre cette étoile avec le 0* de Belfort.
14 mars 1918, de Bordeaux pour Lisbonne (Portugal), cachet contrôle 355 et étoile frappée en rouge dans l’ovale de contrôle.
D’autres dispositions furent prises, on les exposera au fur et à mesure de la découverte de nouveaux documents.